EPISODE VI : Gavée mais affamée

Il était huit heures et demie passées quand j’ai enfin pu me coucher. Je me suis réveillée neuf heures plus tard, la tête lourde, car j’avais fait un affreux cauchemar. Après l’avalanche de paroles du chauffeur de taxi et du sapeur-pompier qui m’avaient assommée et laissée quasi traumatisée, j’ai dû subir en plus une ingestion forcée de nourriture. En effet, j’ai rêvé qu’après une randonnée sur le plateau de Millevaches et l’exploration spéléologique d’un aven, j’étais entrée dans un restaurant d’un village du causse corrézien.

Là, une brigade de tournebroches et de gâte-sauce(s) terrorisés s’affairaient en cuisine sous la direction d’une espèce d’homoncule patibulaire, mafflu et rebondi, autrefois maître(-)coq sur un thonier, qui se tenait au piano où, sa toque maculée et de guingois, il concoctait une pitance douteuse en éructant ordres et injures.

(fin de la dictée des juniors)

Je consultais la carte lorsque, jaillissant avec fracas d’un amoncellement de faitouts, de coquemars et de woks, une multitude de gnomes munis d’énormes cuillères et fourchettes, et aux ordres d’une hideuse harpie ébouriffée, se mirent à me gaver après m’avoir ligotée sur ma chaise. Quelle que fût ma résistance, quelque véhémentes que fussent mes protestations et quelques propos lénifiants qu’on me tînt, je dus avaler une quantité de mets telle qu’elle eût satisfait la gourmandise du Roi-Soleil, voire celle de Gargantua.

S’étaient alors succédé pêle-mêle un ttoro basque, espèce de ragoût à base de poisson(s) et de fruits de mer, puis un pilaf safrané à la persane, une ballottine chaude de lièvre à la périgourdine, un salmis de bécasse et des cèpes au gratin et enfin une platée de cromesquis de brie. Sous la menace, j’ai dû tout ingurgiter. En guise de dessert, ils réussirent encore à me faire manger une demi-douzaine de pets-de-nonne et trois grosses tranches de pithiviers au chocolat.

Ce n’est que lorsque mes bourreaux nourriciers me montrèrent encore un surtout plein à ras bord de fruits, de friandises et d’oublies que je me suis réveillée en sursaut avec, ô surprise ! une sensation désagréable de faim.

Francis Klotz, sous le contrôle du jury présidé par Pierre Mayoraz

Variantes : homuncule, cuillers, m’avait assommée, fait-tout (inv.), s’affairait

Phrases subsidiaires

1) seniors : Les deux Lapones se sont coupé de grosses portions de géromé, de coulommiers, de chabichou, de fourme d’Ambert et de port-salut.

2) juniors : Les deux Cypriotes se sont procuré des bigarreaux, des cynorrhodons (cynorhodons, cynorodons), des physalis et des goyaves.

Palmarès du Championnat suisse d’orthographe 2018

Seniors

1. Cédric Jeancolas, Paris, 1 faute
2. Michèle Brullez, Bucey-les-Gy, 6 fautes
3. Olivier Terjan, Paris, 7 fautes + 2
4. Françoise Moerch, Collombey, 8 fautes, CHAMPIONNE SUISSE SENIOR 2018
5. Stéphane Michel, Lucelle, 9 fautes + 1
6. Mareva Pilloud, Mont-Pèlerin, 9 fautes + 2
7. Patrick Hachemane, Renens
8. Isabelle Python, Villars-sur-Glâne
9. Gisèle Vauthey, Vevey
10. Suzanne Gentizon, Monts-de-Corsier
11. Carole Cattin, Giez
12. Gianvito Lucifora, Genève

Seniors open

1. Pascal Malcuit, Beaucourt, 5 fautes
2. Xavier François, Clairval, 7 fautes
3. Riana Le Gal, Paris, 7 fautes + 1
3. Pierre Buffiere de Lair, Viriat, 7 fautes + 1
5. Jean-Luc Crisinel, Lutry, 10 fautes
6. Véronique Grin, Rolle, 11 fautes
7. Nicole Massard, Sion
8. Eugène Praz, Sion
9. Claire de Morsier, Sion
10. Sophie Aellen, Grand-Saconnex
12. Pierre Seidel, Corsier-sur-Vevey
13. Anne-Sylvie Crisinel, Lutry
14. Coralie Mariaux, Monthey

Juniors

1. Solène de Montmollin, Boudry, 9 fautes, CHAMPIONNE SUISSE JUNIOR 2018

Juniors open

1. Antoine Arnold, Romont, 12 fautes
2. Jonathan Gentizon, Monts- de- Corsier, 13 fautes

Champions

1. Fattore Daniel, Fribourg, 5 fautes
2. Jacques Menoud, Chavannes-sur-Orsonnens

Champions open

1. Clément Bohic, Paris, 5 fautes
2. Michel Gabolly, Paris

Le mot du président du jury : un champion brillant

La finale du championnat suisse d’orthographe a bénéficié cette année d’une nouvelle salle bien plus chaleureuse et confortable dans le village de Chamoson. Malgré les effluves parfumés du johannisberg, fleuron de la commune valaisanne, les candidats n’ont pas réussi à éviter tous les pièges que Francis Klotz leur avait tendus sous couvert d’un repas de haute volée pourtant fort attirant. Ainsi de la ballottine de lièvre que quasi tous les concurrents ont allégée d’un t ou du ttoro, certes assez lointain pour nous, dont l’étrange graphie en a fait chuter beaucoup. Quant aux oublies, les correcteurs ont dû constater quelques oublis malheureux.

Cela n’a pas empêché Cédric Jeancolas, déjà vainqueur de la demi-finale du Salon du livre à Genève, de confirmer son statut en ne commettant qu’une seule faute, une malheureuse majuscule à «brie», que le texte éminemment gastronomique de Francis Klotz entendait dans son sens de fromage et non de région.

Reste à se réjouir d’un probable épisode VII de la même veine qui vous attend nombreux à Genève au printemps prochain.

Pierre Mayoraz, président du jury

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