Championnat suisse d'orthographe

OrthoSuisse – Depuis 1988

2003

30 août 2003

FURTIVE NOSTALGIE

Après force démarches, je le tenais, ce rendez-vous. Son impré(e)sario m’avait pourtant assuré que sa carrière était terminée et qu’elle ne recevrait plus aucun journaliste parce qu’à toute autre compagnie elle préférait désormais celle de ses deux colleys. A quatre-vingt-un ans passés, après avoir mené sa vie d’actrice à grandes guides, elle venait de prendre sa retraite et s’était retirée au fin fond d’un causse dans une vieille ferme aveyronnaise où elle rédigeait des mémoires qui seraient publiés incessamment. Un doigt de pineau des Charentes à l’apéritif et deux verres de tokay d’Alsace, qui avaient accompagné un repas sans apprêt auquel elle m’avait conviée, l’avaient forcée à une sieste que je mis à profit pour collationner une série d’articles sous la tonnelle. Vers quatre heures, nous étions sorties bras dessus, bras dessous marcher dans le jardin. Je débutais alors, et me croyant originale, je lui posai(s) la question dont on lui avait sûrement rebattu les oreilles des dizaines de fois:

-Comment êtes-vous venue au théâtre?

Elle s’arrêta net, me regarda avec un air où je crus déceler un zeste de commisération et une once d’agacement et me dit:

-C’est un de mes plus beaux souvenirs. Nous étions en vacances en Provence, pas très loin d’Avignon. Je devais avoir huit ou neuf ans et un soir, pour la première fois, on m’emmène au théâtre. Le mot autant que la chose m’étaient inconnus. Je renâcle d’abord, préférant batifoler avec mes chats angoras. Mes parents me tancent, j’obtempère à contrecœur et ils m’y traînent.

Des passionnés, des sans-le-sou, avaient installé un théâtre dans une magnanerie désaffectée. Je revois encore le rideau effrangé, les faisceaux flottants de projecteurs de fortune et la scène. Ah! la scène! Sur des planches disjointes évoluaient des personnages vêtus de costumes bariolés et qui parlaient une langue que je ne comprenais pas, mais leurs paroles étaient si passionnées, leurs gestes si expressifs que je suivais aisément l’action dont mon père m’expliquait les péripéties en détail. Il s’agissait de deux amants dont les amours étaient contrarié(e)s. Dans un décor de sépulcres entrouverts au milieu d’un cloître en ruine se succédaient étreintes furtives et serments éternels aussitôt trahis. Je me souviens encore des personnages: un comte cauteleux, une nourrice obséquieuse, une nonne félonne, un condottiere plein de componction, des fiers-à-bras couards et un moine relaps. Quelle galerie!

(début de la dictée des juniors)

Après que philtres et fioles de poison eurent produit leurs effets, les survivants se livrèrent à une fête débridée qui m’arracha des cris d’enthousiasme. J’avais assisté à un spectacle de commedia dell’arte et cette histoire d’amour et de mort m’avait fascinée, me laissant pantoise et pantelante. J’avais été grisée de magie et de merveilleux, envoûtée par les lumières, les voix et leurs intonations, les gestes et les couleurs. Cela était vif, gai, excessif et mon âme d’enfant frissonnait de bonheur. Cela m’avait fait battre le coeur, m’avait glacé les mains et enflammé les joues, remplie d’envie et d’une vague appréhension, celle(s) qu’on éprouve au seuil d’un univers attirant tout juste entraperçu et dont seul le jeune âge vous exclut encore, car ma vocation était née: je serai comédienne!

Elle vibrait de tout son être et me souriait tristement. Moi, béate d’admiration, j’étais sous le charme. Etait-elle fâchée de m’avoir eue comme auditoire? Ne s’était-elle pas juré de ne plus parler à la presse? M’étais-je immiscée dans son univers secret? Car tout à coup elle me lança avec quelque brusquerie:

– Rideau! Rentrons! Allons voir ce qui se passe en coulisse(s)!

Francis KLOTZ

avec la caution du jury présidé par P. MAYORAZ

Phrases destinées à départager les ex aequo:

1)Batiste, tussor(e) ou rayonne? Le tailleur hésita ,puis il choisit du basin.

2)Le coquebin débitait des coquecigrues: il savait, lui, la différence entre un trochée, un dactyle et un spondée.

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