Championnat suisse d'orthographe

OrthoSuisse – Depuis 1988

2004

Demi-finale du 1 mai 2004 au Salon du Livre, Genève

LA REBELLE

Le constat de ses lacunes  l’avait vexée jusqu’au tréfonds. Quel cauchemar, ce texte! Agrippée à des connaissances qu’elle eût souhaitées moins vacillantes, elle sentait qu’elle perdait pied; son espoir de coup d’essai victorieux s’évanouissait et elle ressassait son dépit. Les cuistreries de ce paltoquet la rendaient cramoisie d’indignation et un flot de mauvaises pensées l’assaillaient. Quel fâcheux apogée ne venait-on pas d’atteindre? Des amies bien intentionnées, concurrentes l’année précédente, l’avaient pourtant mise en garde: elles s’étaient juré de ne plus y participer après avoir, disaient-elles, vécu l’enfer. Elle avait fait fi de leur(s) conseil(s), car jamais elle n’aurait cru que l’on  pût parvenir à  un tel degré de perversité, une sorte d’acmé dans la cruauté. Elle s’était attendue à tout, mais là, les bras lui en tombaient. Tout la révulsait, le sujet, le vocabulaire, le style, le style surtout, qui se voulait plein d’afféterie et qui n’était que boursouflure: un style de Chateaubriand de banlieue. Dans quelle(s) circonvolution(s) de cerveau malade cet amphigouri  était-il né? Hormis quelque écrivaillon dégénéré, qui pouvait produire une telle concentration de bizarreries? Quel plaisir pouvait-on éprouver à torturer ainsi des concurrents érudits certes, mais sans défense? Elle croyait l’entendre ricaner pendant la rédaction de cette chose innommable, voire s’esclaffer en se gaussant  par avance de sa mine déconfite et de  son désarroi et en imaginant les contresens qu’elle serait amenée à commettre immanquablement. Elle secouait la tête, toute hérissée, toute courroucée, pour prendre à témoin(s) ses compagnons d’infortune qui, cois, lui répondaient par des mimiques sibyllines, alors qu’il eût fallu se dresser hardiment, clamer son exaspération et déployer à l’envi des banderoles vengeresses appelant à courir  sus à cet individu  dont la prose la plongeait dans les affres de l’humiliation. Avec quel plaisir elle l’aurait agoni, elle qui s’était promis aussi de ne pas reculer devant un scandale public. Elle imagina même – et cela l’égaya un bref instant- cette austère et docte assemblée soudain mue par un esprit de révolte et, dans une empoignade générale entre partisans et adversaires, se mettre à échanger ramponneaux et autres horions.

(Début de la dictée des juniors)

Elle se voyait déjà, pasionaria enflammée,  entrer en croisade contre ce type d’épreuves et parcourir la francophonie pour y appeler à leur boycottage. Et pourquoi n’embrasserait-elle pas la cause révolutionnaire de l’écriture phonétique? Pourquoi n’entonnerait-elle pas la carmagnole devant le cadavre de règles arbitraires, obsolètes et élitistes? Pourquoi idolâtrerait-elle des étymologies momifiées? Les bastilles sont faites pour être prises, n’en déplaise aux tenants pusillanimes du statu quo. Démanteler la grammaire, disloquer la syntaxe, démolir le lexique et briser les carcans:bref, faire des pieds de nez à l’Académie et la nique au(x) dictionnaire(s), voilà son programme! Elle s’y consacrerait tout entière et elle créerait ainsi, sous les vivats des vrais amoureux du français, une langue tout autre avec des aires de liberté grâce auxquelles le génie bâillonné qui gît en chacun pourrait enfin s’exprimer sans entraves. La perspective de faire des papillotes avec les Larousse, les Robert et les Grevisse la fit frissonner de bonheur.

Tout à coup, les haut-parleurs se turent. La relecture de la dictée était terminée. Un surveillant s’approcha. Notre  rebelle hésita, puis résignée, elle lui tendit sa copie avec un grand sourire.

Texte de F. KLOTZ

avec la caution du jury présidé par P. MAYORAZ

autres variantes admises:

1) boursoufflure        3) passionaria    5) assaillait

2) Carmagnole          4) entrave         6) affèterie

Notes de correction:

Nous avons accepté :

Assaillait ou assaillaient

Leurs conseil ou leurs conseils

Quelle circonvolution ou quelles circonvolutions

à témoin ou à témoins

Passionaria ou pasionaria

Carmagnole ou carmagnole

Au dictionnaire, au Dictionnaire, aux dictionnaires

Mais notre clémence s’est arrêtée là. En effet nous avons décidé de conserver aires de liberté dans le sens se place, lieu de liberté. Le

contexte le justifie comme l’ont d’ailleurs pensé la majorité des candidats.

On nous avait suggéré de remplacer aires par parfums pour préconiser l’orthographe « airs ». Il nous semble que le sens de « parfums grâce auxquels

on pourrait enfin s’exprimer sans entraves » est extrêmement restrictif. La pensée de l’auteur fait aussi partie des difficultés de la dictée.

La faute de sens la plus communément commise concerne les amies bien intentionnées. Plus de la moitié des candidats n’ont pas compris que

c’étaient elles qui s’étaient juré… Et non la rebelle. Tréfonds, sibylline, cois en ont fait souffrir beaucoup sans parler des traits d’union et autre majuscules traîtresses. Notons pour finir un joli pâle toquet.

Bonne chance aux candidats sélectionnés pour la finale de Chamoson. Ils recevront une convocation personnelle.

Pour le jury

Pierre Mayoraz

Classement:

Adultes :

1. Jacqueline Werren et Guy Deschamps 2 et 1/2 fautes. Excellent!

3. Daniel Fattore, Eveline Jacques et Antoine Saucy 5 fautes.

Voilà qui promet pour la finale.

Juniors :

1. Celia Darbellay 41/2 fautes.

2. Stéphanie Strehle 5 fautes.

3. Frédéic Nussbaum 61/2 fautes.

4. Stéphane Combe 8 fautes.

5. Côme Vuille 81/2 fautes.

 

Finale du 28 août 2004 : Fête du Livre, Chamoson / Saint-Pierre-de-Clage

VISITE(-)SURPRISE

Elle regardait, étalées pêle-mêle devant elle sur la table du salon, des photos, des dizaines de photos qu’elle s’était mis en tête de classer. Elle hésita longuement avant d’en saisir une au hasard d’une main maigre et tremblante. Elle mit ses lunettes: la photo représentait son grand-père. Elle sourit, et elle se souvint…

Elle avait douze ans. Comme chaque année, elle passait les grandes vacances dans la vaste propriété de son grand-père au bord de la Garonne. En cette fin d’après-midi, après s’être ennuyée à jouer toute seule à la marelle et au (J) jokari, elle avait sauté dans une pinasse et atteint à grand-peine, trait d’union minuscule posé entre les rives, l’îlot dont son grand-père avait fait sa thébaïde. Qu’y faisait-il? Il disait passer des heures à son établi dans l’appentis qui jouxtait ce qu’il appelait son mas. Il avait interdit qu’on l’y rejoignît et nul n’avait envie d’encourir son courroux. Elle le surprendrait, il lui ferait les gros yeux, puis il l’embrasserait en riant. L’idée qu’elle pût essuyer une rebuffade ne l’effleura même pas. Qu’il se fâchât était des plus improbable. N’était-elle pas sa préférée ?

(fin de la dictée des juniors)

Lorsqu’elle accosta, le cœur battant, un vol de colverts passa au ras des massettes. Dans les herbes, le long de l’unique sentier, bruissait toute une faune de goinfres à foret, trompe et mandibules qui creusent, sucent et déchiquettent. Enserrant l’unique châtaignier, les ruches attendaient le retour des butineuses alourdies de nectar et de propolis. Elle marchait, enveloppée dans la légère brume tiède qui montait du fleuve après avoir franchi le rideau des marsaults et flotté entre les baliveaux. Elle reconnut le hêtre, dont un trou, lui avait-il dit, abritait un couple d’effraies. Tout à coup, elle s’arrêta net, fascinée: perçant le dais vert du feuillage, un rai de soleil tombait sur deux vanesses accouplées. Les irisations et les chatoiements de leurs ailes faisaient de leur fusion une broche de reine, une prouesse de joaillier. A peine venait-elle de repartir qu’elle poussa un cri. Elle avait manqué écraser des ophrys frelons qu’elle identifia sur-le-champ grâce à leurs sépales rosés, leurs pétales pubescents et leurs labelles veloutés. Ces termes de botanique, qu’elle s’était fait expliquer en détail par son grand-père lorsqu’il lui avait montré un spécimen, elle était fière de se les être appropriés. D’abord à croupetons, puis allongée pour mieux admirer les fleurs, elle se trouva nez à nez avec une coccinelle qui agita ses élytres orangés avant de se poser sur l’une d’elles. La nuit allait tomber. Peut-être se fût-elle assoupie si, au seuil du rêve, ne l’avait troublée une musique, l’hymne à la gloire d’une locomotive, l’air favori de son grand-père, qu’elle l’avait entendu fredonner à longueur de semaine: un extrait de “Pacific 231” d’Arthur Honegger, diffusé à travers tout l’îlot par des haut-parleurs dissimulés dans les troncs, les buissons et les frondaisons. Quelques pas encore et elle parvint, émerveillée et intriguée, au centre d’un vaste réseau de trains miniatures qui, leurs minuscules fanaux allumés, surgissaient de partout, franchissant viaducs, ponceaux et passages à niveau et traversant des villages lilliputiens illuminés, dans le cliquetis des sémaphores et des aiguillages, en un véritable délire ferroviaire dont son grand-père, debout devant un pupitre couvert de manettes et de boutons phosphorescents, sa casquette de cheminot de guingois, était l’ordonnateur tout-puissant. Quand il l’aperçut, il sourit et la soulevant pour l’embrasser, il s’exclama:” Voilà ma petite cheminote !”

Francis KLOTZ

avec la caution du jury présidé par P.Mayoraz

Phrases subsidiaires:

1) Ces miscellanées mal rédigées courroucèrent les bas-bleus plus que les cordons-bleus.

2) Un thuriféraire patelin et paterne accabla le critique nietzschéen de paroles melliflues.

 

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