Championnat suisse d'orthographe

OrthoSuisse – Depuis 1988

2010

Demi-finale, Genève, Salon du Livre le 1.05.2010, Dictée 2010

RENONCEMENT

O bizarre et énigmatique esprit humain! Qu’est-ce qui m’y avait incitée? Etait-ce ma fréquentation assidue des philosophes stoïciens? Etait-ce parce que, livrée au haschich, je m’étais alors attardée et complu dans les paradis artificiels? Je ne saurais le dire, mais ce fut une quête éperdue, inlassable. Ah! oui, je l’aurai traquée sans trêve, sans repos, en tous lieux. Fallait-il que sa quête me taraudât! (Début de la dictée des Juniors) Dans mes hallucinations les plus insensées que de fois  n’ai-je pas cru l’entrapercevoir chez de paisibles faneurs assoupis sur leurs andains ou, à la Bourse, sur les visages de tradeurs épuisés après des paroxysmes de cupidité. Je suis sûre de l’avoir observée aussi chez un stylite, étique à force de privations, spectre hiératique préservé des tentations du vulgaire.

Rassasiée d’onirisme et de voyages immobiles,mais toujours avide d’expériences nouvelles et prête à tout, je me suis mise à parcourir le monde, avec une envie folle de jouir enfin de cet état que je m’étais fait fort d’atteindre. Ainsi, en Haïti, ai-je assisté à d’inénarrables cérémonies vaudou au cours desquelles, désireuse de leur arracher leur secret, j’ai tenté de communiquer –  horresco referens – avec des zombis surgis de la tombe. Mais ces gredins gardèrent hélas! un mutisme total et préservèrent leurs satanés arcanes.

(fin de la dictée des juniors)

Encore toute à ma déception, je me suis alors littéralement ruée vers les milieux de l’occulte, du sibyllin et de l’hermétique. Une collègue, rosicrucienne, m’entraîna à une réunion de sa loge. Les rose-croix m’initièrent certes aux mystères osiriens, mais leur Grand Maître, un sanguin en permanence courroucé, était le contre-exemple même de ce à quoi j’aspirais. On m’a vue aussi quelque temps dans la secte des adorateurs du papyrus dont le gourou, un doux dingue, prétendait que l’absorption quotidienne d’une bolée de décoction de cette cypéracée ainsi que la récitation d’une oraison jaculatoire me permettraient enfin d’atteindre la tranquillité de l’âme, cette fameuse ataraxie, censée être l’apanage du sage et qui me fuyait sans cesse. J’y ai cru, j’ai bu et, déçue, j’en suis revenue. Les choses en étaient là lorsque, en visitant une église romane clunisienne, je suis tombée sur des rondes-bosses représentant les allégories de l’émoi, du désir, de la passion  et de la frénésie. Dodues et joufflues, elles écrasaient, hilares, de tout leur poids une cinquième qui grimaçait de douleur et que la médiéviste qui m’accompagnait  identifia sur-le-champ: l’ataraxie! A jamais découragée, je m’affalai sur un prie-Dieu en marmonnant d’horribles blasphèmes.

Francis Klotz
sous le contrôle du jury présidé par P. MAYORAZ

VARIANTES:    

1) en tout lieu                                                              6) guru

2) Émoi, Désir, Passion, Frénésie, Ataraxie          7) leurs secrets

3) vaudoues                                                                8) entr’apercevoir

4) zombies                                                                  9) hachich, hachisch, haschisch

5) traders                                                                  10) Ô

FINALE DU CHAMPIONNAT SUISSE D’ORTHOGRAPHE DICTÉE du 28.08.2010

UNE DICTEE D’ENFER

Des remords plein la tête, te voilà devant l’immense portail qui s’entrouvre lentement. Tu hésites puis, sans te retourner, tu le franchis. Aussitôt des diablotins t’arrachent ta montre et la piétinent dans un concert de ricanements, car ici le temps n’est plus et il n’est plus temps. Il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’après, il n’y a plus qu’un présent qui sera éternel, car le royaume de Belzébuth est aussi celui de Sisyphe: tout n’est que recommencement. Tu avances de quelques pas, c’est le choc: à tes pieds, en contrebas, un fourmillement infini. Pullulent, sous tes yeux effarés et dans un silence de mort, les criminels, les coléreux, les envieux, les orgueilleux, les paresseux, les avaricieux, les luxurieux et les  gourmands, tous en nombre sans cesse croissant. Toi, étreint par l’angoisse et rongé d’attrition(s), tu es en pleine déréliction. Quel sera ton sort?

(Fin de la dictée des juniors)

As-tu été gourmand, tu assisteras, bâillonné et lié à ton siège, à la présentation par d’accortes démones court-vêtues d’une profusion de mets  affriolants tels ceux du festin des mercenaires que décrit Flaubert dans Salammbô. Toi, affamé, tu es dévoré de tentations. Dommage! Nouveau Tantale, tu ne mangeras plus jamais. Luxurieux et concupiscent, c’est sans cesse que tu couvriras de repeints les nudités des napées et des putti produits à la chaîne par de petits maîtres, jadis invétérés plagiaires. Envieux, tu composeras un virelai ou une villanelle ou encore une ballade en vers (h)olorimes à la gloire de Crésus. A peine auras-tu composé ton poème qu’un succube au dos gibbeux surgira, le lacérera d’un coup de fourche et tu recommenceras. Avaricieux, tu jetteras sans cesse des poignées de souverains, de napoléons et de vrenelis dans un four géant d’où s’écoule une pâte bouillonnante que lapent à genoux d’ex-harpagons penauds, sous l’œil morne des orgueilleux, condamnés, eux, à la reptation perpétuelle. Paresseux ou adepte du nonchaloir, tu haleras d’énormes blocs de porphyre pour ériger une espèce de ziggourat akkadienne dédiée au stakhanovisme. A peine achevé, l’édifice s’écroule et tu recommences. Si tu as été un être coléreux, des diablesses mafflues aux manières de virago(s) te frictionneront continûment à l’aide de glaçons: version infernale de la cryothérapie. Et quelle qu’ait été ta faute, quelque grandes que soient tes velléités de résipiscence et quelques vraies marques de repentir que tu manifestes, tu n’auras qu’une seule et pauvre distraction: regarder passer l’interminable cortège d’individus bêlant et se mignotant. Des déments? Non, les criminels, contraints de feindre la douceur des agneaux.

Francis KLOTZ

sous le contrôle du jury présidé par P. MAYORAZ

Phrases subsidiaires:

La cirrhose, la myxomatose, la dengue, la bilharziose et l’anhidrose (anidrose): pas une pathologie ne lui était inconnue.

Pour les juniors : Flottant dans son falzar raccommodé, un vieillard décrépit longeait un mur décrépi sur lequel courait un gecko.

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