Rideau
Le théâtre était plein comme un œuf. Il n’y avait pas un strapontin qui ne fût occupé. Trop fougueuse, une admiratrice s’était arrogé le droit de se dissimuler dans un pli du rideau avant d’en être prestement délogée. Au marché noir, les places avaient atteint des prix exorbitants. Pour rien au monde, on n’aurait voulu manquer cette représentation où se pressait le Tout-Paris. Lorsqu’il entra en scène, la salle tout entière n’eut d’yeux que pour lui et, comme si tous s’étaient donné le mot, elle lui fit une ovation que, de mémoire de théâtreux, on n’avait jamais vue, car elle dura quelque vingt minutes.(fin de la dictée des juniors) Même le folliculaire qui l’avait tant de fois éreinté dans des articles d’une rosserie inouïe l’applaudissait avec ostentation. Lui, ému, souriait et saluait en agitant sa chapka. Quand le calme revint, la leçon de théâtre commença, magistrale et inoubliable. La pièce en un acte de Tchékhov* qu’ils avaient choisi d’interpréter ce soir-là s’y prêtait à merveille. Les dialogues fustigeaient la concussion, le népotisme et le péculat. Les répliques jaillissaient, drôles, vives et spirituelles, faisant s’esclaffer, ô paradoxe, ceux mêmes* qu’elles étaient censées faire rougir. Pour son dernier rôle, il interprétait un barbon benêt, grotesque, riche à millions et entiché d’une petite main dont il disait qu’elle avait sauvé le Capitole, mais qui, matoise et retorse, le détroussait méthodiquement sans qu’il s’en aperçût.
Sa carrière, commencée dans les années de l’immédiat* après-guerre, s’achevait donc sur la scène du Français. Après des débuts dans un boui-boui* de province, il était monté à Paris. Il voulut tout jouer : les jeunes premiers, les matamores, les crispins, et, l’en eût-on sollicité, il se serait même glissé dans la peau d’une duègne acariâtre. Il excella d’emblée et nul ne fut surpris lorsqu’il devint l’interprète favori de Beckett. Après d’innombrables navettes entre le socque et le cothurne dans les théâtres privés, il entra à la Comédie-Française. Parcours exemplaire sur lequel le rideau allait tomber. Lorsqu’il eut quitté l’ovale de lumière que dessinait sur le rideau un unique projecteur, un étrange frémissement parcourut soudain les coulisses et on se plut à les imaginer hantées par les mânes de Molière, Corneille et Racine qui venaient le consoler. Au même moment, en Grèce, sur les flancs du Parnasse, Thalie et Melpomène, muses* de la comédie et de la tragédie, serrées contre Apollon, pleuraient en silence.
Francis Klotz (sous le contrôle du jury présidé par P. Mayoraz)
Variantes autorisées
*Tchekhov, ceux même, immédiate, bouiboui, Muses
Phrases subsidiaires
- L’histrion courroucé abhorrait les vivats et les hurrahs (hourras) du public éméché.
- Tout était sens dessus dessous avant qu’ils ne vinssent et devint harmonie après qu’ils furent partis.
Palmarès
Juniors
- Manon Rizzi
- Marie Berthet
- Margot Motte
- Noélie Motte
- Nicolas Rizzi
Seniors
- Daniel Fattore, 1 faute
- Anne-Dominique Mayor, 1 faute
- Florence Ricard, 2 fautes
- Chantal Grangier, 3 fautes
- Patrick Houlmann, 4 fautes
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